de Pascal BOUCHARD
A l'occasion de la sortie de son ouvrage
École cherche ministre , Pascal Bouchard à accepté de répondre à nos questions .
Vous publiez, sous le titre "Ecole cherche ministre", une lettre ouverte au futur ministre de l'Education nationale... Mais peut-on dire "Ministre cherche école"? Pensez-vous que les politiques aient un projet pour l'école?
PB: Le titulaire du poste est rarement celui qu'on attendait. Ni Fillon ni Robien n'étaient demandeurs. Et en général, ils quittent la fonction quand ils commencent à comprendre comment fonctionne le système. En attendant, ils pestent, et ils dénoncent "le corporatisme enseignant", une façon commode de désigner ce qui échappe à la logique simpliste qui préside à leurs premières décisions. Cette difficulté est aussi celle des médias. Le "turn over" parmi les journalistes spécialisés est très important. La rubrique est souvent, pour les jeunes confrères, un passage obligé vers des secteurs plus gratifiants, comme la politique. Il est toujours difficile de "vendre" à un rédacteur en chef un sujet "éducation", la réalité ne correspond jamais aux représentations qu'ils en ont, et permet rarement de faire des titres simples et accrocheurs.
Tout le monde annonce pourtant que l'éducation sera au coeur de la campagne électorale...
PB: Comme à chaque fois. C'est un sujet qui passionne les Français. Mais dès que les ténors s'aperçoivent qu'ils ne peuvent pas faire d'annonces sans déclencher des polémiques qu'ils ne maîtrisent pas, ils reviennent à des thèmes plus classiques. Ségolène Royal a posé le problème de l'organisation du travail des professeurs de collège. Je suppose qu'elle s'en mord les doigts. Non que le sujet soit tabou. On peut imaginer d'autres façons de prendre en compte les tâches des enseignants, mais pas au détour d'une phrase (il est vrai volée sur un débat dont on peut espérer qu'il était plus riche et intelligent que cette formule). Même problème pour la carte scolaire. Il est exact qu'elle ne rend pas les services qu'on attend d'elle. Mais peut-on la supprimer sans mettre en concurrence les établissements scolaires? Si on les met en concurrence, c'est qu'ils ne font pas la même chose, alors que notre système éducatif est supposé être national! Pourront-ils de plus afficher, pour plaire aux parents des "bons élèves" des valeurs de respect mutuel, de soutien aux plus faibles, de gratuité du savoir? C'est peu probable. Ils diront que chez eux, on prépare dès la 6ème l'entrée à Polytechnique, et qu'on y donne toute leur place aux disciplines "utiles". Une société a pourtant besoin qu'on s'occupe de tous ses enfants, y compris les "nuls". Elle aura besoin demain d'ingénieurs, d'énarques et de médecins, mais aussi de rêveurs, de musiciens et de philosophes. L'Ecole doit défendre une conception du savoir qui n'est pas celle d'une société hantée par le court terme. Ajoutons que, sur l'Ecole plus encore que sur les autres sujets, le clivage droite – gauche n'est pas très visible, à moins de savoir lire entre les lignes des programmes...A mesure qu'on s'approchera des échéances, on parlera de moins en moins de l'Ecole.
Vous êtes bien pessimiste. Un candidat peut avoir, dans son programme, un projet de réforme, et une ambition pour l'école...
PB: Celui qui n'aurait pas d'ambition afficherait qu'il n'en a pas pour l'avenir. Les adultes de demain sont sur les bancs des écoles, des collèges et des lycées. Quant aux idées géniales pour la réformer, chacun des conseillers de chacun des candidats en a tant et plus. Mais que reste-t-il des réformes lancées depuis 20 ans? A part la création du bac pro, je n'en vois aucune qui continue de produire des effets. Le problème n'est plus d'avoir des idées, des velléités réformatrices...
Que devra donc faire le ministre que l'Ecole aura trouvé au lendemain de la présidentielle? Rien?
PB. L'Ecole est au cœur de la société, elle dessine son avenir. Elle ne peut pas décider elle-même de ce qu'elle fait. Trop longtemps, son projet s'est résumé à l'addition des programmes disciplinaires rédigés par son inspection générale. Mais elle ne peut pas non plus être soumise aux aléas des alternances et des mouvements d'opinion. Son temps n'est pas celui du politique. Et aucun aréopage, quelle que soit la sagesse de ses membres, n'a une légitimité suffisante pour tracer les contours d'une culture commune. La première tâche du futur ministre sera d'instaurer un dialogue entre l'école et la société, via peut-être le Conseil économique et social, qui est, à mon sens, la plus intéressante de nos assemblées représentatives. Il est aussi de réorganiser son administration, qui est faible, Gilles de Robien en a fait l'expérience quand il a voulu imposer une méthode de lecture. Je propose de créer, au niveau de chaque bassin, un établissement qui rassemble les écoles primaires, les collèges et les lycées, afin que soient gérées au mieux les carrières des élèves, en particulier de ceux qui font problème, et celles des enseignants, qui doivent pouvoir choisir de rejoindre une équipe, un projet qui leur agrée, sans passer par les aléas des mutations. Il serait temps que les mots "gestion des ressources humaines" soient synonymes de davantage de liberté et d'intelligence, et non pas d'aveuglement gestionnaire.
Dans votre livre, vous posez la question de la légitimité. Jusqu'à quel point un ministre a-t-il la légitimité de prendre telle ou telle décision? Mais quelle est votre légitimité, à vous?
PB: Je n'en ai aucune. J'ai été enseignant de collège et de lycée pendant 18 ans. Je suis les questions d'éducation, comme journaliste amateur puis professionnel depuis 25 ans, mais seuls mes lecteurs me confèrent le droit de parler.
Etes-vous candidat à la fonction?
PB: Oui. Mais rassurez-vous, personne ne viendra me chercher.
ESF Editeur, janvier 2007, 128 pages, # ISBN-10: 2710118386
# ISBN-13: 978-2710118381
12.9 Eu.
Résumé de l'éditeur
Comment instaurer un dialogue entre l'école et la société?
Que faire pour que les réformes futures disposent d'une vraie légitimité, qui s'inscrive dans un temps long, plus long que celui des alternances politiques?
Quelles méthodes mettre en œuvre pour que ces réformes soient réellement appliquées?
Telles sont les questions posées par Pascal Bouchard dans "École cherche ministre" qui paraît aujourd'hui jeudi 18 janvier 2007 chez ESF éditeur.
Parmi les réponses avancées par Pascal Bouchard, "créer un 'super établissement' qui réunisse le premier et le second degré sur un territoire donné", "constituer des interlocuteurs en dehors du système", ou "faire évoluer, sans forcément toucher à leur statut, les carrières des enseignants".
L'auteur
Directeur de la rédaction de
L'AEF, agrégé de lettres, docteur en sciences de l'éducation, professeur en collège et lycée pendant 18 ans, Pascal Bouchard veut dépasser les débats sur la carte scolaire, l'entrée en sixième, l'apprentissage de la lecture ou l'autorité des enseignants.
Interpellant le futur ministre, l'auteur estime que l'école ne peut pas "procéder d'elle-même" comme le voudrait le "courant républicain". Elle ne peut pas non plus être "soumise aux aléas des mouvements d'opinion ou aux exigences consuméristes des parents d'élèves". Elle a besoin de "retrouver sa place dans la société et d'une administration plus proche du terrain, plus forte". Aujourd'hui l'école est régie "par le droit coutumier" et les réformes sont "le plus souvent de papier, chacun habillant ses pratiques anciennes de mots nouveaux".
Le problème n'est donc plus, selon lui, de concocter une nouvelle réforme pédagogique ou institutionnelle déconnectée des réalités, et dont les conséquences pratiques seraient négligeables, alors que "c'est l'administration de l'État par l'État que je vous demande de sauver", écrit Pascal Bouchard au futur (e) ministre. "Actuellement, une fois écartés les faux-semblants et les incantations, en matière d'éducation, l'État est réduit à la portion congrue. Il risque d'être bientôt réduit à rien."
Sur le
site de l'INRP, commentaire d'Olivier Rey
Il ne faut pas être grand clerc pour se doute que l'éducation ne tiendra pas une place centrale dans les prochains débats électoraux, comme il est de coutume depuis plusieurs années, malgré les déclarations sur la place théoriquement « prioritaire » de l'éducation aux yeux de tous les décideurs.
Bien que prioritaire, en effet, l'éducation est rarement abordée de façon concrète et approfondie, les candidats s'en tenant la plupart du temps à quelques prudentes généralités.
La raison de cette paradoxale discrétion ?
Il suffit de lire l'ouvrage de Pascal Bouchard, « Ecole cherche ministre », pour la comprendre : réformer l'éducation est une œuvre compliquée, périlleuse et la plupart des responsables politiques savent désormais que les plus belles directives au Bulletin Officiel ont peu de chances de modifier la réalité du terrain !
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